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Déchets : l’analyse du rapport de l’enquête publique (2e partie)

Un incinérateur à Troyes ou un aspirateur à ordures ?

Décidé en catimini par nos élus, le projet d’un incinérateur vient d’obtenir l’avis favorable du commissaire-enquêteur, au terme d’une « enquête » critiquable sous bien des aspects. Après avoir vu la dimension « formelle » de ce rapport qui, rappelons-le, ne contient qu’une seule contribution publique valable pour 300 000 habitants, jetons un coup d’oeil sur le gros morceau du dossier : l’incinérateur.

Sur ce monstre, cet aspirateur à poubelles, le rapport contient une critique importante que j’ai développé plusieurs fois sur Troyes-Ecologie ou Auboisementcorrect. Celle-ci concerne la capacité prévue de l’incinérateur. Car comme l’explique alors FNE : « L’évaluation du gisement, question cruciale qui conditionne la politique territoriale de gestion des déchets pour plusieurs dizaines d’années, est basée sur des calculs sujets à caution et les associations de protection de l’environnement ont rarement les moyens de réaliser des contre-expertises. ». C’est précisément le cas ici.

Bien sur, il y aurait beaucoup à dire ou à redire sur l’incinération elle-même. Non seulement ce four à ordure polluera [1], mais surtout, je l’ai souvent écrit, il contribuera à produire plus de déchets (en tout cas à stopper le processus nécessaire de réduction de ces déchets).

Quelques chiffres essentiels

Notre département produit chaque année un peu moins de 90 000 tonnes de déchets résiduels. Ceux-ci sont pour l’instant enfouis et, peut-être demain, incinérés. Ce chiffre de 90 000 tonnes est en baisse constante depuis 10 ans [2]. Les raisons de cette baisse sont multiples : un tri plus efficace, une valorisation plus grande, mais surtout un effort important des industriels pour réduire la quantité, le poids, le volume de nos emballages. Tout indique que cette baisse va se poursuivre. En effet, notre département reste non seulement à la traîne en matière de tri sélectif mais aussi dans d’autres domaines comme la valorisation énergétique par méthanisation. A cela, il convient d’ajouter le développement de l’économie circulaire qui accentuera encore cette baisse tendancielle.

Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup !

Pourquoi alors choisir un incinérateur d’une capacité de 60 000 tonnes ? Pour reprendre les propos du commissaire-enquêteur qui s’est interrogé sur cet élément « les chiffres restent inexpliqués, et sans motivation expresse... » et un peu plus loin « Les chiffres [...] pour le dimensionnement de l’unité de valorisation énergétique et des volumes d’enfouissement et qui figurent au dossier du plan restent sans explication suffisante... » [3]. Grosso-modo, tout au long de son analyse, le commissaire-enquêteur met en relief le flou qui règne sur ce choix de 60 000 tonnes et les projections quant aux tonnages attendus dans les prochaines années. Et quand c’est flou, disait Martine, c’est qu’il y a un loup ! Alors pourquoi 60 000 tonnes plutôt que 90 000 tonnes ou 30 000 ? La réponse est à la fois simple et potentiellement lourde de conséquences. Un tel four, pour être économiquement rentable, doit avoir une capacité minimum, c’est à dire brûler un certain volume d’ordures pour pouvoir amortir l’investissement et les charges courantes. Il y a ainsi une sorte de masse-critique sous laquelle l’incinération n’a plus de raison d’être. Et justement, sous les 60 000 tonnes, l’équilibre économique devient compromis, en tout cas incertain. Autrement dit, en dessous de ce seuil, vous ne construisez pas d’incinérateur.

Le problème que j’ai soulevé, que la Cour des Comptes a également soulevé en 2011, et que le commissaire-enquêteur a effleuré, c’est que la perspective de nourrir suffisamment ce monstre est tout à fait aléatoire. Deux hypothèses peuvent alors être envisagées :

L’hypothèse d’un four surdimensionné

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Si la trajectoire de diminution des déchets se poursuit au rythme que nous connaissons actuellement, nous passerons sous la barre des 60 000 tonnes aux alentours de 2026/2027. Or, ce four ne devrait voir le jour, au mieux, qu’en 2020. Cela ne lui donnerait que 6 ou 7 ans de bonne rentabilité. C’est peu, très peu pour un outil prévu pour durer une bonne cinquantaine d’année ! D’autant que les incinérateurs installés chez nos voisins marnais ou haut-marnais sont déjà sur-dimensionnés et le seront encore davantage avec la réduction annoncée du volume de nos déchets. A terme, nous risquons d’avoir un peu partout en France et singulièrement dans l’Aube, des fours très coûteux, polluants et sous-utilisés. C’est d’ailleurs l’inquiétude formulée explicitement par la DREAL : « En effet, la mise en oeuvre du volet prévention, imposé par la loi Grenelle 2, devrait conduire à une diminution des déchets résiduels dans l’Aube comme dans les départements limitrophes [...] Cela pourrait conduire à une augmentation des vides de fours dans les installations (incinérateurs) déjà existantes de ces départements voisins » [4]. Cette perspective est encore plus forte si l’on envisage d’accentuer les efforts de réduction des déchets. Nous le savons, nous sommes loin, très loin d’être les meilleurs élèves de France (sans parler du reste de l’Europe) en matière de réduction des déchets. Nos capacités de progrès sont considérables. Et si elles étaient mises en oeuvre, le point de rupture, celui qui nous ferait passer sous les 60 000 tonnes, se situerait certainement plus tôt encore. A ce niveau là, il ne serait plus question de construire cet incinérateur.

L’hypothèse du cynisme et du "toujours plus de déchets"

La seconde hypothèse évidemment plus cynique. C’est celle qu’envisagent, sans le dire, nos élus nourris du mythe de la croissance et du « toujours plus ». Au fond, peu d’entre-eux pensent que la baisse du volume de nos déchets puisse durer. Elevés dans le culte du PIB, ils sont persuadés que l’inévitable hausse de la production ne peut qu’engendrer une tout aussi inévitable hausse des déchets. Ils font donc ce pari stupide que nous ne descendrons pas sous les 60 000 tonnes. Pire, malgré les déclarations de principe de ce plan d’élimination des déchets, plaçant comme priorités la prévention, la réutilisation et le recyclage, on peut craindre que « nécessité fasse loi ». Autrement dit, on doit redouter que ces priorités soient purement et simplement écartées pour permettre à ce monstre d’assouvir son appétit. A ce propos, ce qu’écrit la FNE est limpide : « De nombreux cas similaires à ceux relevés par la Cour des Comptes existent en France. Comme les incinérateurs peinent à remplir leurs fours, les collectivités hésitent à appuyer fortement la prévention par peur de manquer de déchets et de mettre en péril la viabilité financière de leur équipement. »

Le pessimisme et la mauvaise foi pour nourrir monstre

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Cette seconde hypothèse nous est confirmée par les scénarios envisagés par le Conseil Général quant à l’évolution de nos déchets. Nos élus en ont imaginé trois où le pessimisme rivalise avec la mauvaise foi !
- Le premier scénario est appelé "tendanciel" (rouge) . En toute logique, un scénario tendanciel prolonge la tendance observée depuis x années... Ben pas ici ! Le scénario tendanciel du Conseil Général, est en fait celui du statu-quo. Les élus refusent de tenir compte de la baisse constatée depuis déjà 10 ans et prédisent que nous produirions en 2026 autant de déchets qu’en 2012 [5], ce qui, au regard de la baisse des déchets résiduels encore constatés en 2013 [6] est d’ors et déjà faux !
- Le deuxième scénario est appelé "Grenelle" (orange) . Il est en réalité celui qui correspond, à peu près, à la tendance observée. Il nous prédit d’ici 2020/2026 entre 68 et 73 000 tonnes de déchets résiduels par an. Il confirme finalement la perspective de voir la barre des 60 000 tonnes franchie vers 2033 et valide donc, indirectement, l’inutilité de l’incinérateur.
- Enfin, le troisième scénario dit "volontaire" (vert) ne l’est pas tant que ça ! Il prévoit, au terme d’efforts importants une quantité de déchets à peine moins grande que le scénario précédent (entre 64 et 70 000 tonnes). Une différence si minime en 10 ans confine à la mauvaise foi évidente.

Remarquez que, ô miracle, chacun de ces scénarios prend bien soin de s’arrêter en 2026, alors que l’incinérateur n’aura que 6 ans d’existence. Pourquoi 2026 ? Parce qu’en 2026 le volume est encore supérieur aux 60 000 tonnes. Prolongeons simplement le deuxième scénario de quelques années et l’idée d’un incinérateur devient tout de suite beaucoup plus discutable. La mauvaise foi est ici évidente. Quelque soit le scénario qui nous sera joué, la pièce risque de nous paraître assez indigeste, tant en ce qui concerne son coût financier que son impact environnemental.

Notes

[1On trouve d’ailleurs dans cette enquête, page 33, ce passage explicite : « ... selon le rapport, l’incinération contribue à la pollution de l’air, au changement climatique et aux risques toxiques pour la santé humaine de façon importante »

[2Par exemple : 2 050 tonnes de moins entre 2011 et 2012 et 12% de moins entre 2006 et 2013 selon les chiffres du SDEDA

[3Extrait du rapport du commissaire enquêteur

[4Rapport du commissaire enquêteur p.84

[5Soit 88 200 tonnes

[687 315 tonnes, c’est à dire 900 tonnes de moins qu’en 2012

2 Messages

  • Un incinérateur à Troyes ou un aspirateur à ordures ? , par Mathis
    Le 2 novembre 2014 à 18:44

    Bonjour,

    Article très intéressant mais il n’est pas facile d’avoir les bons chiffres ...

    Vous indiquez :

    D’autant que les incinérateurs installés chez nos voisins marnais ou haut-marnais sont déjà sur-dimensionnés et le seront encore davantage avec la réduction annoncée du volume de nos déchets.


    Mais d’après le site du SVDU cela ne semble pas aussi évident [1] : les incinérateurs de Chaumont et La Veuve sont au maxi de leur capacité, seul Reims et en dessous...

    [1même si ce site est l’émanation des industriels

  • Un incinérateur à Troyes ou un aspirateur à ordures ? , par PH
    Le 4 novembre 2014 à 17:58

    C’est vrai. La Veuve et l’incinérateur de Chaumont n’étaient pas au maximum de leur capacité il y a quelques années, sur les données fournies par France-Incinération (antérieur à 2009). A la vue du déficit de Reims (environ 60 000 tonnes en 2011), je me demande dans quelle mesure il n’y aurait pas eu un transfert d’un centre à l’autre. En tout cas, le seul déficit de Reims représente le tonnage qu’on souhaite brûler à Troyes !

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Mis à jour le samedi 5 décembre 2015